Analysis file Dossier : Du désarmement à la sécurité collective

Hugue Puel, Grenoble, June 1996

Elargir notre regard sur l’emploi

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Dans une situation française de l’emploi caractérisée par un nombre important de demandeurs d’emploi, la conversion des industries d’armement et la réduction des effectifs militaires peuvent apparaître comme de mauvaises nouvelles. L’industrie d’armement a perdu environ 100.000 emplois directs ou indirects entre 1987 et 1994 et menace entre 50.000 et 75.000 salariés selon un rapport de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale (Le Monde du 16 février 1996). Quant aux effectifs militaires, ils passeront en six ans selon le Président de la République lui-même de 500.000 hommes à 350.000.

Pourtant ce sont de bonnes nouvelles. Comme l’écrit Edmond Malinvaud en introduction d’un excellent colloque sur la reconversion des industries d’armement, cela ouvre « la possibilité de réorienter l’emploi vers une meilleure satisfaction des besoins de nos concitoyens » (Penanros, 1985, 11). En conclusion du même colloque Pierre Maillet, président de l’Association des économistes contre la course aux armements, plaide pour la constitution d’une Agence européenne de l’armement qui définirait une stratégie des ventes d’armes au reste du monde qui pourrait aider à encadrer et réduire le commerce mondial des armes (Penanros, 1995, 222).

Mais le problème de l’emploi reste là, apparemment sans issue. Découragés par les échecs des politiques de l’emploi suivies depuis vingt ans, certains économistes en viennent à penser que le plein emploi est définitivement hors d’atteinte, qu’il vaut mieux en prendre son parti en dissociant de façon radicale la distribution des revenus et l’emploi au risque de porter atteinte à un principe humain fondamental : nul ne peut être déchargé par principe de la responsabilité de participer à la production sociale de l’existence collective des hommes (Puel, 1995, 157-187).

Au-delà des solutions séduisantes mais illusoires de revenu d’existence ou d’allocation universelle, je propose d’élargir notre regard sur l’emploi. La thèse défendue ici est que notre chômage n’est pas un problème mais une solution qui résulte de nos refus de mettre en question nos représentations, nos habitudes de pensée et d’action. Ce sont nos rigidités, nos préjugés et nos crispations sur l’état des choses qui expliquent la situation présente et non les boucs émissaires couramment dénoncés comme le progrès technique ou l’ouverture extérieure de nos économies.

La démonstration de cette thèse se fera en trois temps :

1- I1 ne faut pas confondre l’emploi et une représentation particulière et étriquée de l’emploi.

2- Il faut voir au-delà du système de l’emploi vers les marchés du travail transitoires.

3- Il faut décrisper le système de l’emploi lui-même.

Inscrite dans de telles directions, la conversion des industries d’armement et la réduction des effectifs militaires, loin d’être une catastrophe est une bonne nouvelle qui concentre les forces de travail existantes sur des activités pacifiques visant à la satisfaction des besoins humains et non à des objectifs de menace et de destruction.

 

Représentations de l’emploi

Notre représentation de l’emploi est une construction relative et contingente qui apparaît au terme d’une période de forte croissance économique qui est celle de l’industrialisation fordienne et de la construction de la société de consommation (Perret, 1995, 85-91).

Cette période exceptionnelle dont le taux de croissance était plus du double du taux long des cent premières années de révolutions industrielles ne pouvait durer indéfiniment. Il n’y a rien d’anormal à retrouver aujourd’hui dans nos pays développés des taux de ce même niveau (2 pour cent par an en moyenne), les taux exceptionnels se faisant actuellement dans les nouveaux pays industriels et dans des pays du tiers monde de plus en plus nombreux avec des taux moyens supérieurs à 5 pour cent (Cohen, 1994).

C’est au terme de cette période exceptionnelle que s’est forgée la représentation dominante d’une norme d’emploi qui est devenue la référence générale : emploi salarié à plein temps, au lien salarial ferme, donnant la stabilité ou permettant une carrière, s’exerçant dans un contexte professionnel organisé (syndicats, conventions collectives) s’exerçant sur un lieu de travail spécifique (usine, bureau, atelier) et fournissant l’essentiel du revenu familial. Le plein emploi se définit dans l’esprit public comme la possibilité pour tous les hommes et toutes les femmes, de la sortie de l’école obligatoire à l’âge officiel de la retraite, d’accéder à ce type d’emploi.

Historiquement, cela n’a jamais été le cas. Les emplois indépendants étaient les plus nombreux dans l’agriculture, l’artisanat et le commerce. Le salariat était la dépendance à l’égard d’un patron avant d’être un statut protecteur pourvoyeur d’avantages sociaux. Le plein emploi était vu comme uniquement masculin. Le droit du travail était embryonnaire. Le travail forcé avait disparu dans les textes mais pas toujours dans les faits. Si l’on ne cède pas au mythe du passé béni, il faut bien voir que cette représentation de l’emploi, comme emploi pour tous à la norme idéale, n’a jamais été offert par aucune société. Ce qui a existé, ce sont des périodes de mobilisation générale à cause des guerres avec appel des femmes pour occuper dans les usines les emplois que les hommes ne pouvaient plus tenir parcequ’ils étaient au front, ou des importations de travailleurs pour faire face à des problèmes de rareté dans les périodes de reconstruction ou pour économiser du capital investi grâce à l’abondance d’immigrés à bas salaires.

Une vision plus réaliste du passé relativise les difficultés présentes.

Au niveau de productivité et de prospérité auquel est parvenu un pays comme la France, il est possible de construire une autre représentation de l’emploi intégrant un progrès humain et non le spectre d’une paupérisation.

Commençons par élargir notre regard sur l’emploi en situant sa représentation par rapport à l’activité et au travail. Des distinctions rarement faites s’imposent ici.

L’activité est le fait du vivant. L’activité humaine est d’abord immanente à la conscience de l’homme lui-même. C’est son activité de pensée, de réflexion, de contemplation. Son activité est également « transitive », comme disaient les anciens philosophes. Elle se tourne vers l’extérieur de l’homme pour transformer son environnement. C’est son activité de parole et de travail.

Le rappel de cette généralité permet de particulariser l’activité au sens économique du terme qui est la participation à la production sociale échangeable. L’activité au sens économique du terme n’est reconnue que dans la mesure où elle s’inscrit dans les cadres chiffrés de la comptabilité nationale. Est actif celui dont le travail est rémunéré par un salaire ou celui qui vend ce qu’il produit sur le marché. Ne soyons pas dupes de cette réduction qui exclut les activités les plus significatives de l’homme, l’amour, la mise au monde d’enfants, l’essentiel de l’éducation, l’amitié. Le travail déborde de très loin l’activité au sens économique du terme. Nous sommes souvent piégés par les représentations relatives à notre propre société économique, où ce qui n’est pas compté ne compte pas, où défaille notre mémoire de sociétés qui ont existé auparavant et bien plus longtemps que la nôtre, et où manque l’imagination nécessaire pour nous projeter vers d’autres formes possibles d’organisation sociale (Puel, 1995, 143-156).

Contrairement à une thèse philosophique brillante mais contestable (Méda, 1995), le travail n’est pas une création de la modernité et de l’industrialisation qui doive disparaître avec elles. C’est plus profondément une dimension anthropologique du sujet humain, comme la corporéité et la parole. La nature de l’homme est de vivre à l’état de culture et les états de la culture changent au cours du temps. Ne confondons pas le travail avec les formes relatives qu’il connaît à travers l’histoire. N’identifions pas le travail et les systèmes de valeurs différenciés et souvent contradictoires qui s’y sont accrochés au cours du temps.

 

Les marchés du travail transitoires

La réflexion sur la norme d’emploi amène à distinguer entre le système de l’emploi dont le cœur est constitué d’emplois typiques (ceux qui bénéficient du statut de la fonction publique nationale ou territoriale, des établissements et entreprises publiques ou des protections salariales des grandes et moyennes entreprises dotées d’une certaine stabilité économique), soit environ 13 millions de salariés en France auxquels s’ajoute un halo de 6 à 7 millions d’emplois atypiques (emplois sociaux, intérimaires, précaires, vacataires, indépendants) qui sont pour la plupart en transition vers d’autres situations en relation avec les quatre pôles que constituent les systèmes du travail domestique, de la formation, du chômage et de la retraite (Berten, 1996, 60).

C’est le mérite d’un chercheur berlinois, Günther Schmid d’avoir systématisé cette vision en proposant que les marchés du travail transitoires deviennent un élément essentiel des politiques d’emploi. Cet article, traduit dans la revue du Ministère français du travail, ouvre une perspective très intéressante et novatrice (Schmid, 1995).

Pour Günther Schmid, le plein emploi n’est pas chimérique, si le concept, réactualisé, devient un véritable objectif de la politique économique. Il s’agit, pour lui, d’organiser les périodes de la vie au cours desquelles le temps et le statut du travail divergent de la norme d’emploi, telle qu’elle a été définie plus haut. Il le fait à l’aide de ce qu’il appelle les marchés transitoires du travail. Ainsi s’agit-il d’organiser les transitions entre le chômage partiel et l’emploi à plein temps, l’emploi salarié et le travail indépendant, le chômage, la formation, les activités domestiques, la retraite. Cela permettrait d’éviter le chômage de longue durée, le seul qui pose vraiment problème, avec la stigmatisation et la marginalisation sociale qu’il risque d’entraîner (Berten, 1996, 26-38). Les propositions financières concrètes qu’il propose pour l’Allemagne sont parfaitement transposables en France avec le redéploiement possible d’un budget de politique d’assistance au chômage qui dépasse les 300 milliards de Francs.

L’engagement dans cette direction qui semble très féconde suppose une volonté politique et un changement majeur des représentations dominantes analysées plus haut. Là sont les obstacles et non dans le progrès technique ou l’ouverture internationale qui sont des données positives pour nos économies, comme la démonstration en a été souvent faite, (Puel, 1994, 7-15, Boissonnat, 1995).

 

Décrisper le système de l’emploi

Pour organiser et développer les marchés transitoires du travail, il faut donc élargir notre regard sur l’emploi, notamment en décrispant notre système de l’emploi sur la seule référence à l’emploi typique. Il s’agit de réduire et d’aménager le temps de travail en organisant autrement notre système de l’emploi, ce qui suppose en France une sérieuse évolution de nos mentalités et de nos relations sociales.

Comment ne pas parler de crispation lorsque l’on constate que les heures supplémentaires faites par les salariés et principalement par un quart d’entre eux représentent l’équivalent de deux heures supplémentaires par salarié ? Les 40 millions d’heures supplémentaires par semaine constituent le travail de 800.000 personnes à temps plein, soit un bon quart des demandeurs d’emploi. Or qui parle d’abattre les heures supplémentaires ? (Bouvier, 1996, 15-42). Où sont les négociations collectives et les projets de loi sur un tel sujet ? N’est-ce pas là un tabou à faire sauter ?

Comment ne pas parler de crispation, lorsque l’on sait que le travail à temps partiel est particulièrement peu développé dans notre pays (12 pour cent pour la France contre 30 pour cent aux Pays-Bas), que le temps partiel existant n’est pas choisi mais imposé par des formes d’organisation du travail souvent contraignantes et ne se présente que très minoritairement comme un temps choisi ? Là encore l’espace de la négociation parait bien faible et les obstacles à son élargissement sont d’ordre mental. Pourtant des encouragements réglementaires, sociaux et financiers ne seraient pas très difficiles à imaginer et pourraient créer nombre de postes de travail (Bouvier, 1996, 43-74).

Comment ne pas parler de crispation lorsque l’on constate l’état du dossier de la réduction du temps de travail en France comparé à son état en Allemagne ? On sait l’ampleur des résultats obtenus par négociation dans une firme comme Wolkswagen où des dizaines de milliers d’emploi ont été maintenus par réduction des rémunérations et du temps de travail. La négociation languit désespérément en France et les experts se demandent maintenant s’il ne faudra pas recourir au bon vieux système français de changement social par intervention législative et réglementaire et renoncer, comme cela se fait ailleurs, à l’accord responsable entre partenaires sociaux (Bouvier, 1996, 75-121). Les firmes qui sont entrées dans cette négociation sont en effet peu nombreuses ainsi que les branches professionnelles et ce, malgré les encouragements des syndicats professionnels et du gouvernement.

La connaissance de ces différents dossiers montre clairement que les blocages sont de l’ordre des mentalités. L’obstacle réside dans le refus d’accepter les remises en question nécessaires dans le système de répartition et de redistribution des revenus, dans le maintien d’avantages acquis réels ou imaginaires et non dans une sorte de fatalité économique liée aux conditions actuelles de la production et des échanges dans un monde internationalisé. Il est évidemment plus confortable de rêver à une solution radicale supposée résoudre tous les problèmes sans toucher aux droits acquis de quiconque.

Si la conversion des industries d’armement s’inscrit dans la recherche d’une plus grande équité dans la répartition, de modes de vie plus sobres et plus paisibles, d’un aménagement du territoire mieux équilibré, il n’y a aucune raison pour que ces opérations ne revêtent pas le visage de la catastrophe sociale mais se présentent plutôt comme une chance à saisir.